Bibliopea1
2023-12-01
J’ai longtemps utilisé Microsoft Word pour tous mes travaux
de recherche — notes, esquisses, brouillons et manuscrits —, ainsi que
des logiciels de type bloc-notes, comme TextEdit, pour
consigner au vol des idées, des listes. Mes documents, enregistrés dans
des formats disparates (.doc, .docx,
.odt, .rtf,.txt, sans compter les
fichiers plus anciens dépourvus d’extension), étaient glissés dans des
dossiers chronologiques ou thématiques, par cours, par œuvre ou auteur,
par colloque, par programme de concours à préparer, par appel à projet,
pêle-mêle avec des documents PDF.
Impossible, en travaillant ainsi, de mutualiser des fiches entre
plusieurs projets, sauf à les dupliquer ou à les déplacer d’un dossier
vers un autre. Et en cas de doublon, difficile de se souvenir de la
version de travail la plus utile à conserver. C’est une collection de
fragments dans laquelle on navigue à vue.
Difficile aussi, vu la disparité des formats, d’utiliser efficacement la
fonction “rechercher” pour retrouver un terme ou localiser un document
précis au sein de cet ensemble — sauf bien sûr à utiliser l’outil de
recherche du système d’exploitation, souvent imparfait et peu apte à
hiérarchiser les résultats.
En 2018, j’ai opté pour Scrivener, élégant logiciel de traitement de texte édité par Literature and Latte. Il est payant mais son prix reste modique (les membres de la communauté éducative et universitaire peuvent acquérir une licence à 60€ et l’installation est permise sur plusieurs postes).
Un “projet” Scrivener est un classeur de fichiers
.rtf, accessibles par arborescence dans un explorateur de
documents, situé dans le volet gauche de la fenêtre de visualisation et
d’édition des textes. Cette fenêtre peut être scindée pour afficher
simultanément différents documents ou plusieurs fois le même texte. Un
document long peut être constitué d’une pluralité de notes autonomes
(chacune constituant un chapitre, une partie ou sous-partie, par
exemple), dont l’ordre peut être permuté dans l’arborescence. On peut
aussi enregistrer des pages web, des images, etc.
L’application est souple d’utilisation et son fonctionnement est
assez intuitif. Elle offre une solution intéressante pour la rédaction
de textes longs dans un format enrichi, et permet la sauvegarde des
versions successives d’un même document. Chaque projet, avec la
collection de documents qu’il comporte, est encapsulé dans un format
.scriv propriétaire.
Fin 2021, j’ai décidé d’adopter le format Markdown et de me servir principalement d’Obsidian, un logiciel qui m’a conduit à repenser ma façon de prendre des notes et de les organiser.
Fondé en 2020 et développé par une équipe de taille modeste, Obsidian est un éditeur et gestionnaire de textes au format Markdown. Il est présenté par ses créateurs comme une application de gestion des connaissances personnelles (PKM en anglais, pour Personal Knowledge Management), c’est-à-dire un logiciel qui aide à réunir, organiser et présenter des informations, comme il en existe aujourd’hui une multitude (Notion, Roam, Evernote, Tana, etc.).
Il a joui d’une rapide notoriété en ligne, réunissant une communauté
d’utilisateurs et de contributeurs très actifs notamment en matière de
création d’extensions (ou “modules”), qui ajoutent des fonctionnalités
au logiciel. J’en évoquerai quelques-unes dans ce carnet.
Il faut souligner qu’Obsidian n’est pas open source. Cependant,
il est gratuit pour un usage personnel, il est multiplateforme et repose
sur l’usage du format Markdown qui, lui, est open source. Tous les
documents créés peuvent donc être ouverts et modifiés par n’importe quel
logiciel capable de lire du texte brut.
Markdown, qui a été créé au début des années 2000 par John Gruber et Aaron Swartz, est un langage de balisage léger. Il utilise une syntaxe simple, facile à composer avec un éditeur de texte et facile à lire même dans son apparence non formatée.
Disposer d’archives textuelles au format Markdown (dont l’extension
est .md) présente l’avantage considérable de garantir un
accès pérenne aux données enregistrées. Des éditeurs de texte brut tels
que TextEdit (sous macOS), Notepad ou
Notepad++ (sous Windows) sont capables de lire et d’éditer un
fichier Markdown. Même le logiciel Vim, créé en 1988, peut le
faire.
L’avantage du format Markdown, outre son interopérabilité, c’est sa
simplicité. Pas de feuilles de style, pas de mise en forme typographique
avancée : du texte brut, dans des fichiers de quelques octets ou
kilo-octets. Ma base de données, qui contient plus de 1600 fichiers
.md, ne dépasse pas 11 Mo. Cela permet de disposer
d’archives légères et d’accélérer les temps de sauvegarde ou de
synchronisation des données en ligne, par exemple.
Dans le format Markdown, la mise en forme d’un texte est relativement sommaire et les principes de la syntaxe sont très faciles à assimiler. Je propose dans l’article qui suit une description complète du formatage d’un texte. Je m’en tiendrai ici à une présentation des grands principes.
Le texte est justifié à gauche. On ne choisit ni la fonte, ni la
couleur. La taille des caractères est unique.
Le texte peut être mis en gras, en italique, barré ou surligné au moyen
de balises :
**gras** (placer deux astérisques au début et à la fin du mot ou groupe de mots)
_italique_ (un tiret bas au début et à la fin du mot).
~~barré~~ (deux tildes au début et à la fin du passage à barrer)
==surlignement== (deux signes “égal” au début et à la fin du passage à surligner).
Les balises se combinent.
Pour appliquer un style, on a trois options :
menu Obsidian > Préférences… >
Raccourcis clavier).Format de la barre d’outils, et on choisit
Gras, Italique, Barré, etc…Un document Markdown peut être structuré en sections (jusqu’à 6
niveaux de titre imbriqués). Le plan du document actif apparaît dans le
volet latéral d’Obsidian. Il permet d’accéder directement aux
différentes sections du texte et d’en permuter l’ordre si
nécessaire.

La syntaxe Markdown permet aussi de créer des blocs de citation en retrait en utilisant un chevron fermant en début de paragraphe (>). Par exemple, le paragraphe suivant :
Helvétius écrit :
> Il n’est point d’**éducation** sans objet ; et l’unique qu’on puisse se proposer, c’est, comme je l’ai déjà dit, de rendre les citoyens plus forts, plus éclairés, plus vertueux, et enfin plus propres à contribuer au bonheur de la société dans laquelle ils vivent. Or, dans les gouvernements arbitraires, l’opposition que les despotes croient apercevoir entre leur intérêt et l’intérêt général, ne leur permet pas d’adopter un système si conforme à l’utilité publique. Dans ces pays, il n’est donc point d’objet d’éducation, ni par conséquent d’éducation. (_De l’Esprit_, 1758)
produit ce résultat :

On peut aussi insérer des encadrés de différentes couleurs pour
mettre en évidence certains passages de notre texte (“callouts”), et
bien sûr insérer des notes de fin de document, auxquelles renvoient des
appels de note cliquables, comme dans une page Wikipedia.

Les fichiers Markdown peuvent être reliés les uns aux autres par des liens hypertextes. C’est une ressource extraordinaire pour organiser une collection de notes dans le cadre d’un projet de recherche au long cours, comme nous le verrons.
Enfin, chaque fichier peut être doté d’un en-tête YAML (“YAML frontmatter”) comportant les métadonnées telles que titre, auteur, date, mots-clés, personnes citées, etc. ce qui facilite considérablement l’indexation des contenus et l’interrogation de la bibliothèque de documents. J’évoque ce point dans un autre article.
Fiches de lecture, notes pour des projets, organisation de la
recherche, planning de travail et to-do-lists, préparation de cours ou
rédaction d’articles… Obsidian est devenu, du fait de sa
polyvalence et de la possibilité d’en configurer finement l’usage, mon
principal outil de travail. Même s’il reste difficile de se passer de
logiciels tels que Word pour la recherche en sciences humaines dans la
mesure où la plupart des revues et des maisons d’édition demandent que
les manuscrits leur soient remis au format .doc ou
.docx, Obsidian ou tout logiciel comparable permet
de s’en passer jusqu’à la phase de finalisation des documents et de se
libérer, lors de la composition des textes, de toute préoccupation
typographique pour se concentrer sur le contenu.
L’ensemble des documents créés ou importés dans ce logiciel sont
disposés au sein d’un répertoire qui fait office de bibliothèque de
documents (appelée “vault”, ou “coffre”). Il s’agit en fait d’un simple
dossier, dont l’accès est libre et dont on choisit le nom et
l’emplacement sur le disque dur. Tous les fichiers .md y
sont regroupés (ainsi que les fichiers cachés utilisés par
Obsidian et ses modules pour fonctionner, et les éventuelles
pièces jointes aux documents).
Les notes peuvent être déposées en vrac dans le dossier racine ou
classées par thèmes et projets dans une arborescence de dossiers. Dans
l’interface d’Obsidian, comme dans celle de Zettlr
(voir plus bas), on accède aux fichiers par le biais d’un explorateur de
documents situé dans le volet de gauche. Mais on peut, à tout moment,
accéder à l’ensemble de ces dossiers et fichiers via le navigateur de
notre système d’exploitation, comme à n’importe quel autre dossier ou
fichier enregistré sur notre disque dur.
La fenêtre de l’éditeur peut afficher plusieurs fichiers simultanément, en vis-à-vis ou dans des onglets à la manière d’un navigateur internet. L’interface est souple, les menus dans les volets de droite et de gauche ainsi que les onglets sont ajustables par glisser-déposer. Tout s’ouvre et se ferme instantément.
L’un des avantages de ce logiciel, c’est qu’il propose une pré-visualisation du texte mis en forme. Les marqueurs du langage Markdown s’estompent dès que le curseur quitte le segment en cours d’écriture, ce qui assure un certain confort de lecture et peut faciliter la transition depuis un logiciel de traitement de texte simulant une page imprimée, comme Word.
Pour être plus précis, Obsidian dispose de trois modes de visualisation des contenus :
Tout d’abord le mode édition, activé par défaut. Il n’affiche les marqueurs Markdown (astérisques, étoiles, crochets…) qu’autour des mots ou groupes de mots que l’on est en train de saisir au clavier ou sur lesquels on place le curseur. Ces marqueurs disparaissent dès que l’on passe au reste de la phrase. Seul s’affiche alors le texte mis en forme.
Dans ce mode de visualisation, le texte est cependant ‘mobile’ au
sens où une phrase comportant des marqueurs s’allonge lorsque ces
derniers deviennent visibles, et rétrécit dès qu’ils sont masqués.

Le mode source laisse les marqueurs apparents en permanence, mais permet de prévisualiser leur effet sur la mise en forme du texte. Et le mode lecture masque les marqueurs et ne permet pas de modifier le texte.
Notez que le logiciel enregistre vos fichiers en continu et qu’il dispose d’une précieuse option “Récupération de fichier” (dans le menu “Modules principaux”) permettant de parcourir et restaurer les versions antérieures de vos textes. Cette fonction peut être paramétrée dans les paramètres d’Obsidian.
Une bibliothèque de “modules complémentaires” (extensions) développés et mis à jour par une communauté active de passionnés offre des possibilités de configuration avancée très intéressantes : modification de la police de caractères par défaut, ajustement de la couleur des titres, des stylage, des blocs de citations), assistant pour l’importation de documents, exportation vers d’autres formats, intégration de logiciels tiers comme Zotero, ajout d’un calendrier, automatisation de certaines tâches… Par ailleurs, le logiciel s’enrichit régulièrement de fonctionnalités nouvelles, comme les marques-pages ou encore une gestion facilitée des métadonnées (“propriétés”) et des tableaux. J’évoque dans les articles de ce carnet un certain nombre de ces extensions.
Je le disais, Obsidian est l’un des nombreux gestionnaires
de notes au format Markdown. Concrètement, cela signifie que plusieurs
logiciels sont en mesure d’ouvrir une bibliothèque de fichiers Markdown
créés sous Obsidian, de naviguer dans l’arborescence des
documents, de visualiser, modifier et réorganiser la structure et le
contenu des dossiers et des textes. Zettlr, Sublime Text, voire Logseq, pour ne citer que des logiciels
gratuits, open source et multiplateformes, s’acquittent très bien de
cette tâche.
Comme le format des fichiers est open source, leur contenu ne se
trouvera en aucun cas affecté, ni modifié, ni converti par le simple
fait de les ouvrir avec un autre logiciel. Cela garantit un accès
pérenne à votre base de travail, non tributaire d’un logiciel ni d’un
système d’exploitation donné. Cela permet même d’utiliser conjointement,
comme je le fais, Obsidian et Zettlr.
C’est le principe du “file over app” : les logiciels pouvant être frappés d’obsolescence, il est essentiel que les utilisateurs gardent au moins la maîtrise des fichiers qu’ils utilisent. Un document Markdown, qui ne perd rien de son intégrité même quand il est lu comme texte brut, offre des bien gages quant à l’accès aux données qu’il contient et à leur archivage.
Certains ont une préférence pour le logiciel Zettlr, plus spécifiquement destiné à
un public universitaire et pour la recherche. Il a été développé par le
Suédois Hendrik Erz,
docteur en sociologie. Contrairement à Obsidian, il est open
source.
Sa simplicité est un atout et quelques unes de ses fonctionnalités leur
rendent particulièrement intéressant et complémentaire
d’Obsidian :
l’intégration de Zotero, logiciel de gestion bibliographique, y est native. Mais aussi de Pandoc. Comme je l’explique dans un autre article, c’est un outil idéal pour exporter facilement vers Word des fichiers Markdown contenant des clés de citation bibliographiques ;
la gestion des notes de bas de page (en l’occurrence des notes de fin de document) est infiniment supérieure à celle d’Obsidian.
En revanche, l’interface de Zettlr est moins aboutie que celle d’Obsidian, les fonctionnalités proposées sont moindres, du fait aussi de l’absence de modules complémentaires, et l’application ne dispose pas d’application pour smartphone et tablette.
Cela dit, tout l’intérêt du format Markdown, c’est que chacun est libre de juger sur pièce des avantages et des limites des différents éditeurs disponibles et reste toujours libre passer de l’un à l’autre selon ses besoins occasionnels, tout en conservant sa base de travail et sans modifier fondamentalement ses pratiques d’écriture. Pour ma part, je fais un usage régulier de Zettlr pour palier certains défauts d’Obsidian.
Il ne s’agit donc pas de faire le choix de l’un contre l’autre, mais
de profiter de l’un et de l’autre. Cette cohabitation se déroule
d’ailleurs sans accroc. La preuve, c’est qu’il est possible d’ouvrir
simultanément le même document .md dans Obsidian
et dans Zettlr. Les modifications du texte
dans l’un seront immédiatement affichées dans l’autre.
Pour se familiariser avec Zettlr et ses fonctionnalités, on peut consulter :
Quant à Obsidian, une simple recherche en ligne permet de constater le nombre impressionnant de blogs, forums et chaînes youtube – notamment en anglais – qui lui sont consacrés. Pour un usage universitaire ou adapté à la recherche dans le domaine des Humanités, on peut consulter la page For Academics, qui répertorie plusieurs blogs en anglais dédiés notamment à la question de l’interaction entre Obsidian et Zotero. Parmi ces pages, je recommande Doing History with Zotero and Obsidian, qui offre des suggestions de configuration pour tirer le meilleur parti de l’intégration de Zotero dans Obsidian – un point auquel je consacre par ailleurs un article assez détaillé. On trouvera aussi des indications utiles dans ce long tutoriel “Obsidian Tutorial for Academic Writing” (inscription gratuite requise).
De nombreuses chaînes youtube explorent toutes les facettes et les fonctionnalités d’Obsidian et de ses extensions. Citons :
Citer ce billet
Pierre Musitelli (2023, 1er décembre). De l’intérêt du format
Markdown pour rédiger et organiser ses notes de travail.
Bibliopea. Consulté le 5 mars 2024, à l’adresse https://bibliopea.hypotheses.org/58